Systèmes vivants & leadership
La conscience comme levier de florissement dans les organisations
L'entrée en relation
Il y a quelque chose de presque inévitable dans ce mouvement. Dès l'instant où un être humain entre en relation avec un autre, un rôle se manifeste. Rarement consciemment. Plutôt comme une réponse automatique, construite depuis le plus jeune âge, façonnée par les besoins de survie, d'appartenance et de reconnaissance qui ont constitué notre manière d'exister dans le monde.
Ce rôle n'est pas neutre. Il porte une intention, même inavouée : soutenir, convaincre, créer, éduquer, protéger, suivre. Il est le langage silencieux de nos valeurs et de nos besoins mis en mouvement dans l'espace de la relation.
Peu de personnes sont en fait conscientes en permanence des besoins qui les constituent, de ce qu'ils mettent en œuvre pour les satisfaire, et de la place que prennent leurs valeurs. Ces choses-là nous conditionnent, et nous nous sommes auto-conditionnés depuis très longtemps.
Ce conditionnement n'est pas une faiblesse. C'est une intelligence adaptative héritée. Le problème n'est pas qu'il existe, mais qu'il fonctionne le plus souvent dans l'ombre, en dehors de notre regard.
L'enjeu est ici simple à formuler, mais exigeant à habiter : développer la conscience du rôle que l'on joue au moment même où on le joue, pour pouvoir choisir plutôt que réagir.
Le piège systémique
Sans conscience du rôle, quelque chose de très connu peut se mettre en place. L'interaction glisse vers l'une des trois positions du triangle dramatique. Non pas par intention malveillante, mais par réflexe conditionné, en réponse à une tension non perçue, un besoin non exprimé, une attente non verbalisée.
La réponse à ce piège n'est pas un contre-effort, ni une décision de volonté. Elle est une pratique : celle du témoin. La capacité de se tenir à distance de ce qui se passe, au moment où ça se passe, et d'observer sans être immédiatement emporté.
Le muscle du témoin
C'est presque comme un muscle, ce potentiel d'élargissement de la conscience. Il s'exerce. Il se développe progressivement, à travers des pratiques délibérées de conscience de soi dans la relation. Et plus il est fort, plus les glissements vers les positions du triangle dramatique sont détectés tôt, avant que leurs effets non souhaitables ne se manifestent dans le système.
Le potentiel collectif
Les archétypes ne sont pas des cases dans lesquelles enfermer les personnes. Ce sont des formes que prend le potentiel humain dans l'interaction. Des rôles-ressources qui ont traversé le temps et les cultures parce qu'ils répondent à quelque chose de réel dans la vie des systèmes humains.
C'est là que le lien avec le modèle Vritti devient opérant. Les neuf dimensions du modèle n'expriment pas neuf pathologies ni neuf types fixes. Elles expriment, dans leur ensemble, la totalité du potentiel humain en interaction.
Deux exemples parmi neuf :
Entre dans l'interaction en cherchant d'emblée : quelles sont les règles du jeu? Qu'est-ce qui est souhaitable ici? Il s'oriente vers l'amélioration de l'état des choses, avec une force d'action naturellement orientée vers la conformité à ce qui est juste.
Entre en relation par la question du lien : est-ce qu'il m'apprécie? Est-ce que je peux faire quelque chose pour lui? Sa dynamique est centrée sur le donner et le recevoir, sur la proximité, sur la reconnaissance mutuelle. Sa difficulté est souvent de percevoir ses propres besoins.
La richesse d'un système vivant tient à la présence et à la coopération de ces neuf dimensions. Non pas en cherchant à tout maîtriser soi-même, mais en sachant reconnaître ce que chacun porte, et en valorisant les rôles au moment où ils se jouent justement.
Les cultures traditionnelles, notamment védiques, avaient intuitivement intégré cette complétude. Le festival du Navratri célèbre deux fois par an les neuf visages de la grande déesse, rappelant que la vie a besoin de l'ensemble de ces expressions pour se déployer pleinement.
Dans le cadre de l'Organisation Florissante, la première question de l'évaluation vivante est directe : Est-ce que ça vit?
Le système est-il animé, engagé, en mouvement? Les six polarités sont-elles nourries? Les rôles sont-ils habités ou simplement occupés?
Cette question prend tout son sens à la lumière de ce qui précède. Un rôle occupé, c'est un rôle assumé par automatisme, par conformité à une fiche de poste ou à un conditionnement. Un rôle habité, c'est un rôle endossé avec conscience, avec choix, avec la totalité de ce que la personne est.
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Un rôle habité n'est pas un rôle figé. Il se déploie dans la tension vivante entre deux pôles qui, nourris simultanément, produisent une qualité émergente. C'est le double nourrissement qui génère le mouvement ascendant.
On remarquera que la cinquième polarité, Agir et Témoigner, est précisément celle qui permet aux autres de fonctionner. C'est elle qui conditionne la conscience du rôle. Agir pleinement tout en étant simultanément le témoin de l'action : c'est là que le rôle cesse d'être occupé pour devenir habité.
Ce qui rend tout possible
Il y a une limite à ce que la seule dimension psycho-sociale peut accomplir. Tant que l'on reste confiné à ce registre, le conditionnement reprend le dessus. Les mécanismes de défense restent présents, prêts à se manifester dès que la pression monte.
Il existe un autre potentiel. Celui de se relier à plus grand que soi. Cette reliance n'est pas une idée ni une croyance abstraite. Elle est expérientielle. Elle ne s'explique pas depuis l'extérieur : elle se vit de l'intérieur.
La tradition védique la décrit à travers trois manifestations de la nature spirituelle en l'être humain :
Une joie sans cause extérieure. Jaillissante, qui déborde. Le premier signe de la reliance, et le guide le plus fiable pour qui cherche à la renforcer.
La joie stabilisée devient clarté de perception. Une attention pénétrante, capable de voir ce qui est à l'œuvre et d'y agir avec justesse.
La conscience non-duelle. Je suis la goutte et l'océan. Depuis cet état, le rôle peut être pleinement incarné, sans attache ni défense.
La joie bouillonne de l'intérieur. Elle déborde comme des bulles qui sortent de la coupe. Et quand elle occupe tout l'espace, il n'y a plus de place pour les autres émotions qui nous rappellent à l'ordre. C'est qu'elle n'est pas là.
Ce parcours, de la joie vers la conscience puis vers l'être, n'est pas une progression linéaire. C'est une alchimie. Et c'est du domaine d'abord de l'expérience. Ce qui est certain, c'est que quand on l'a faite, on n'a pas de doute qu'on l'a faite.
L'aboutissement
Depuis cet état de reliance, quelque chose change dans la manière d'endosser un rôle. Ce n'est plus le rôle défensif de l'ego qui cherche à satisfaire ses besoins ou à protéger ses valeurs. C'est le rôle créatif d'un être qui agit depuis un espace de confiance fondamentale.
Ce rôle est fluide. Il s'adapte en permanence à ce que le système demande. Il n'est pas figé dans une posture, ni limité à une dimension du potentiel humain. Il est capable de traverser les neuf, selon ce qui a le plus de sens dans l'instant.
Le concept de Sahaj
Jnaneshwara, au XIIe siècle, dans la continuité des grands philosophes indiens comme Shankaracharya, a clairement formulé ce concept : Sahaj, la spontanéité naturelle. L'être qui est dans cet état agit sans être l'acteur. Il est dans l'action sans être dans l'action. Il est l'agent, et pourtant il est porté par quelque chose de plus grand. Conscient, mesuré, fluide, adaptatif, constamment en mouvement.
C'est là que l'intelligence collective peut atteindre sa forme la plus haute. Quand chaque personne, dans son rôle habité, renforce l'autre dans le sien. Quand le pouvoir de l'un augmente celui de l'autre, et réciproquement. Quand l'interaction devient une interdépendance florissante.
Je n'ai plus rien à défendre. Je n'ai plus rien à essayer de satisfaire, puisque je suis dans cet état où c'est la vie qui coule pleinement, sans restriction, dans toute la palette de ses couleurs.
Est-ce que ça vit?
Le système est-il animé, engagé, en mouvement? Les six polarités sont-elles nourries? Les rôles sont-ils habités ou simplement occupés?
En résumé
Ce que cette réflexion dessine, c'est un parcours. Non pas une progression linéaire vers un état idéal, mais un mouvement permanent, spiralaire, entre quatre dimensions qui s'appellent et se renforcent mutuellement.
Reconnaître, au moment où il se manifeste, le rôle que l'on est en train de jouer. Est-ce un choix? Est-ce un réflexe conditionné?
Reconnaître les dimensions portées par chaque personne du système. Les valoriser au bon moment. Faciliter leur coopération plutôt que leur concurrence.
Créer les espaces où le système s'observe lui-même, s'évalue honnêtement, et se recalibre avant que les dysfonctionnements ne cristallisent.
Permettre que quelque chose de plus grand que la somme des egos soit présent. Cultiver les conditions de cette ouverture, individuellement et collectivement.
C'est alors, et alors seulement, que l'on peut dire que les rôles sont habités. Que le système vit. Que l'interdépendance est florissante.